La poésie les jambes écartillées

Il y a la culture avec un gros cul, celle des places festivales qui se maquillent le béton le temps de quelques semaines l’été pour faire photogénique dans les lentilles de TV5 pis des touristes de passage. Et il y a l’autre, celle avec le cul en croupe qui remonte des craques bitumières quand les égouts refoulent les jours de grosse pluie, celle qui sonne pas prope, qui s’accompagne mieux d’une grosse quille que d’une crème glacée et qui meurt parfois d’une overdose l’aiguille dans le bras de la créativité sans concessions.

On n’étonnera personne en disant que s’il y a une poésie qui court dans les rues de Centre-Sud, elle porte plus des tattoos qu’une robe soleil. On ne se surprendra donc pas vraiment que, alors que le Plateau regorge de pouètes guillerets, présentables et subventionnables, Centre-Sud se distingue plutôt par l’indélébile Denis Vanier et sa muse sidatique, Josée Yvon.

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Dans le registre des expériences littéraires limites, difficile de faire mieux que les Lesbiennes d’acid, Hôtel Putama et La vérité se passe un doigt (Vanier), ou encore Filles-commando bandées, Danseuse-mamelouk et Filles-missiles (Yvon).

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la vitrine du Chercheur de trésors

Vanier émerge sur la scène littéraire québécoise dans les années ’60, publiant à 16 ans Je, que Claude Gauvreau préface en disant de Vanier qu’il était « Un véritable terroriste du verbe » (le manuscrit de ce recueil est d’ailleurs accessible en ligne).  Fils de Longueuil un temps exilé aux États-Unis où il plonge dans la contre-culture, il se distingue notamment à la Nuit de la poésie de 1970, où la rumeur veut qu’il ait été sous l’effet d’hallucinogènes…

Difficile de décrire la poésie de Vanier autrement qu’en disant qu’elle n’est pas à l’usage des esprits chastes et explore plutôt les affres de la marge sans concessions, de la blessure vive sur laquelle il rajoute du sel plutôt qu’un pansement, jusqu’à y chercher une dimension quasi sacrée, un peu comme Georges Bataille qui parlait du sacré bas (notamment les tabous – voyez que c’est pas parce qu’on est paumés qu’on réfère pas à des concepts d’une profondeur à faire friser le plus lisse des comptables).

Je suis celui qui meurt toujours
entre les bras
de ces prostituées
qui n’embrassent plus.

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Figure mythique du Centre-Sud qu’il habita jusqu’à sa mort, Vanier partagea pendant 18 ans son destin maudit avec la non moins fulgurante Josée Yvon, fille du quartier et poète atypique qui participa de l’affirmation féminine en poésie durant les années ’70 et ’80 avec une approche unique plus près des homosexuelles, révolutionnaires, travesties, junkies et prostituées plutôt que des intellectuelles de cafés. Plutôt qu’en élégies proprettes, c’est à travers le meurtre, le viol et autres violences du corps que Josée Yvon appela à expurger le sort des maganées, avec une expérience vécue dans tout le trash des blessures vives qui manque si cruellement, en fond surtout plutôt qu’en forme, aux études littéraires badgées et frigorifiques de l’UQÀM et consorts.

je me mets dans l’ring
mon amour je ne guérirai jamais
si tu me fourres dans ma blessure

quand l’ennui prend la forme d’un horaire […]
la performance tient lieu d’identité : on a besoin d’un peuple débandé pour la routine

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On s’en doute, c’est pas le genre de vie qui donne de vieux os. À preuve, Josée Yvon mourra du sida à l’âge de 44 ans, aveugle, alors que Vanier la suivra quelques années plus tard, en 2000, d’un cancer de la bouche (il était également sidatique et âgé de 51 ans). Couple maudit, ils auront à eux deux exploré des zones franchement extrêmes de l’expérience créatrice de façon unique dans l’histoire littéraire du Québec. On pourra ne pas aimer le ton ni même le fond (surtout si on a une proprension à se tenir les fesses serrées), mais personne ne pourra parler de concessions faites à la société des subventions ou des cercles littéraires respectables; plutôt une folle embardée la pédale dans le fond bien enlignée sur l’autoroute de la déperdition et de la recherche d’absolu.

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On ne s’étonnera pas non plus que Vanier et Yvon ne se soient pas sentis à l’aise et bienvenus dans les publications de l’époque et aient plutôt cherché à animer leurs propres cercles et revues, notamment Hobo-Québec, dont Vanier est le co directeur de 1977 à 1982. Yvon participe elle aussi à plusieurs revues, est éditrice, traductrice et professeure de littérature au cégep.

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Quiconque s’intéresse à cet univers tordu ne manquera d’ailleurs pas de visiter la librairie Le Chercheur de trésors, tenue depuis près de 30 ans au 1339 rue Ontario Est par Richard Gingras, lui-même ami intime de Denis Vanier qui venait y lire tous les après-midis, armé de son six pack qu’il plaçait en dessous de sa chaise. Véritable institution, cette librairie, au contraire de plusieurs, porte incroyablement bien son nom et recèle une quantité hallucinante de livres d’époque, d’affiches et, évidemment, de pratiquement toute l’oeuvre de Vanier (qui est d’ailleurs supposée être éditée intégralement depuis plusieurs années – on attend toujours).

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remarquez la programmation de l’off-festival de jazz au Cheval blanc

Alors tu veux vivre une vraie expérience centre-sudoise, cher touriste émoustillé par tant de débauche? C’est simple: descend-toi une douze en lisant du Vanier et de la Yvon en te faisant faire un tattoo avec un couteau de chasse, tu y seras presque. Et glisse ce truc sous ta langue si tu veux vraiment te plonger dans l’esprit de l’époque…

Le parc Denis Vanier sur la rue Panet
La murale du parc Denis Vanier sur la rue Panet

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